Programme de recherche


Pour dépasser les cloisons entre histoire, sociologie et même philosophie des sciences, qui sont en fait renforcées par les approches microhistoriques et microsociologiques, l’équipe de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences analyse la dynamique du changement scientifique dans la longue durée dans le cadre d'une sociologie historique des sciences qui traite conjointement les aspects conceptuels, institutionnels et sociaux, facteurs qui sont le plus souvent associés dans les changements scientifiques. Pour ce faire, elle concentre son attention sur la dynamique de la formation et de la transformation des disciplines et sur la transformation des universités au cours de la période 1700-2000. Elle croit que ce sont là des lieux stratégiques d'observation de la dynamique du changement scientifique qui permettent de relier des thèmes jusqu'ici abordés séparément par les historiens et les sociologues des sciences.

Comprendre la formation des disciplines oblige à tenir compte simultanément de l'impact de nouveaux concepts et de nouveaux instruments sur la formation d'une communauté de chercheurs qui trouve dans l'institution universitaire un lieu privilégié de reproduction sociale depuis le début du 19e siècle. En retour, l'université doit aussi s'adapter à ces changements en modifiant ses structures et parfois même ses missions, comme ce fut le cas au 19e siècle avec l'émergence de la recherche universitaire et comme ce semble être le cas sous nos yeux avec les demandes d'ajouter « l'innovation » à leurs fonctions actuelles d'enseignement et de recherche (sans parler du service aux communautés). Notons aussi que les sociétés savantes, qui servent, entre autres, de porte-parole aux chercheurs dans leurs relations avec l'État, et les revues savantes, qui diffusent le savoir, ont également un lien privilégié avec les universités. Alors que les historiens et les sociologues des sciences ont eu tendance à traiter ces questions de façon indépendante, notre problématique générale les rend inséparables.

Ce cadre général, dont les concepts spécifiques (fondés sur la sociologie des champs de Pierre Bourdieu, la philosophie des sciences de Gaston Bachelard et certains acquis de la sociologie constructiviste) ont déjà été élaborés ailleurs1, orientera les différents projets de recherche choisis en fonction de l'éclairage qu'ils apporteront aux divers facteurs (conceptuels, matériels, sociaux, économiques et institutionnels) qui influencent la dynamique de la production du savoir.

Le programme de la chaire, qui couvre la période 1700-2000, consistera à analyser la dynamique de la transformation des savoirs à diverses périodes critiques de l’histoire des disciplines et des universités : la période de formation des champs scientifiques (qui remonte au 18e siècle et se consolide au milieu du 19e siècle), la mise en place et le développement des structures départementales dans les universités nord-américaines (au cours de la période 1875-1945) et la période plus récente de transformation des universités et des disciplines (qui caractérise les vingt dernières années du 20e siècle). La stratégie de recherche consiste à identifier les moments clés de l'évolution des relations entre concepts, instrumentation (conceptuelle et matérielle) et institutions. La diversité des cas abordés (physique, économie, géographie, chimie, spécialités médicales) rend ainsi possible la mise en évidence de mécanismes communs (et donc invariants) aux divers changements affectant des disciplines et des institutions que rien, en apparence, ne semble unifier.

1- Formation et transformation des disciplines

Cet axe de recherche vise à comprendre le rôle des outils matériels, formels et institutionnels dans la formation de champs scientifiques spécialisés, progressivement fermés aux « amateurs ». L'intérêt de notre problématique générale est que, loin d’être limitée à la physique, elle peut s’étendre naturellement à toutes les disciplines, y compris celles des sciences humaines et sociales. Les cas retenus le seront de façon à couvrir l’éventail des modes de développement possibles que suggèrent les variables conceptuelles, matérielles (instruments), sociales et institutionnelles. Ainsi, le rôle des outils conceptuels et matériels dans le développement des disciplines sera analysé. En dehors du domaine de la physique, la discipline de l'économie constitue un cas exemplaire pour analyser l'effet d'un outil formel comme les mathématiques sur le processus de disciplinarisation.

Les outils matériels que sont les instruments scientifiques jouent également un rôle moteur de transformation du savoir et des disciplines. De ce point de vue, un projet de recherche montrant comment un instrument comme l’appareil à rayons X a pu servir de noyau à la formation d’une spécialité médicale (la radiologie), éclairerait de façon importante les liens entre instruments, profession et université (et même milieu hospitalier) comme lieu de formation d’un nouveau groupe social. Ce n’est là qu’un des exemples qui pourraient être multipliés pour montrer que l'analyse de l'histoire de nombreuses disciplines, lorsque entreprise à partir d'un cadre d'analyse sociologique cohérent, contribuera à mieux distinguer les aspects contingents des aspects invariants de la dynamique disciplinaire. Car au-delà des contingences spatio-temporelles qui rendent compte des décalages observés entre les pays et même les disciplines, il demeure que les formes disciplinaires sont assez invariantes.

2- Transformation des universités

Les disciplines se développant essentiellement au sein des universités, il faut replacer leur développement dans le cadre plus vaste du champ universitaire. Étape obligée de l'analyse, l'observation de la dynamique d'une discipline donnée ne doit pas faire oublier le contexte plus global dans lequel elle évolue. Ainsi, il faut un va-et-vient constant entre la discipline analysée et la position qu'elle occupe dans le champ plus vaste des universités qui ont leur dynamique propre tout en subissant aussi l'effet des changements disciplinaires, économiques et sociaux. Tout en portant sur l’ensemble des 19e et 20e siècles, notre analyse du champ universitaire comparera plus particulièrement la période 1970-2000 à la période 1900-1945. Nous faisons en effet l’hypothèse que la perception d'une radicale nouveauté des transformations observées depuis 1980 dans les universités à travers le monde, s’explique par les particularités de la période des « Trente glorieuses » qui a fait oublier qu'entre les deux guerres, les universités,– qui ne pouvaient alors compter sur l'aide de l'État pour subventionner la recherche –, avaient déjà pris l'habitude de s’associer aux entreprises et s'étaient dotées de diverses structures institutionnelles à cet effet.

Lorsque replacées dans la longue durée, on voit que les questions liées aux relations universités-industries ne sont pas entièrement nouvelles et font depuis longtemps l’objet de débats. Il demeure cependant vrai que ces pratiques ont pris beaucoup plus d'ampleur aujourd'hui et qu'elles tendent à devenir courantes plutôt qu’exceptionnelles. Les politiques publiques qui viennent appuyer ces tendances visent en fait à transformer une nouvelle fois l'université en lui imposant, en sus de l'enseignement et de la recherche, une troisième obligation : l'innovation et sa valorisation économique. Les compressions budgétaires que les universités de nombreux pays ont connues au cours des vingt dernières années du 20e siècle ont eu pour premier effet d'amener les chercheurs et les administrateurs à compenser ces baisses substantielles de ressources en faisant une plus grande place au financement privé, particulièrement celui qui provenait du secteur industriel. On a donc assisté au cours de cette période à une croissance importante des relations universités-industries. Le rôle spécifique de l'État dans cette dynamique ne doit donc pas être négligé. Même s'ils ont limité leur contribution financière aux universités au cours de la période 1980-1995, les gouvernements n'en ont pas moins continué à vouloir influencer fortement le devenir des universités pour les rapprocher des demandes du marché.

Ce thème des relations entre l’université et divers milieux (entreprises, organisations gouvernementales ou non, etc.) sera donc analysé sous divers angles dont celui des effets sur la formation des étudiants et étudiantes de maîtrise et de doctorat qui font leur mémoire ou leur thèse en milieu de pratique. Il est probable en effet qu’un nouveau mode de production des étudiants accompagne la transformation des modes de production du savoir. Mais ces perturbations externes, dont il faudra suivre la chaîne causale par des recherches précises, ne pouvaient à elles seules fixer la nature des transformations observées. En effet, il faudra être attentif aux raisons internes au champ scientifique, auquel le champ universitaire est fortement relié, qui ont contribué à déterminer la forme spécifique de ces transformations. Plusieurs découvertes scientifiques et technologiques des années 1970 et 1980, particulièrement dans le domaine des biotechnologies, de l'informatique et des communications, ont en effet rendu possible la valorisation économique plus rapide des recherches.

Le développement en milieu universitaire de centres de recherche mérite aussi notre attention, car il n’existe actuellement aucune étude détaillée du processus menant à la multiplication de tels centres. Or, ces centres de recherche constituent une innovation organisationnelle très importante au sein des universités, car ils font ainsi apparaître un autre lieu d'appartenance que le département, unité à laquelle s’identifiaient jusque-là les professeurs. Il s'agira donc d’étudier, au sein des universités québécoises et canadiennes, l'évolution des centres de recherche au cours des 30 dernières années et leurs rôles institutionnels, en portant une attention particulière aux questions d'identité que leur multiplication génère : le professeur s'identifie-t-il davantage à son département qu'à son centre de recherche? Comment les professeurs non affiliés à des centres perçoivent-ils leurs collègues qui en font partie et vice-versa? Les centres sont-ils vus comme des structures complémentaires ou concurrentes aux départements? Notons qu'en suivant l'histoire des centres de recherche on retrouve aussi la question des disciplines, car ces centres sont souvent des lieux visant à les dépasser. Les deux axes de notre programme de recherche étant inséparables, on aurait pu aussi bien aborder la question des centres de recherche à partir de la réflexion sur les disciplines. En fait les deux s’éclairent mutuellement.

1Voir, respectivement, Yves Gingras, « Following Scientists Through Society? -Yes, But at Arm's Length! » dans Scientific Practice. Theories and Stories of Doing Physics, sous la dir. de Jed Z. Buchwald, Chicago, University of Chicago Press, 1995: 123-148 et Yves Gingras, « Mathématisation et exclusion : socio-analyse de la formation des cités savantes », dans Gaston Bachelard et l’épistémologie française, sous la dir. de J.J. Wunenburger, Paris, PUF, 2003: 115-152; Yves Gingras, Benoît Godin, «Expérimentation, instrumentation et argumentation », Didaskalia, 11 (décembre 1997): 149-160.